Thierry Dusautoir, capitaine métis pour un match historique


A la veille d’une finale historique contre les All-Blacks, le capitaine métis  Thierry Dusautoir va peut-être guider ses coéquipiers vers un premier titre mondial. Retour grâce à un article du Figaro sur son parcours de la Côte d’Ivoire à la France.

Thierry Dusautoir, lundi, au Centre national de rugby de Linas-Marcoussis, dans l'Essonne.

L’hommage vient du peuple du rugby. Pour tous les Néo-Zélandais, il est désormais le «Dark Destroyer». Un surnom épique conquis le 6 octobre 2007. Ce jour-là, Thierry Dusautoir renverse, cisaille, lamine à lui tout seul, ou presque, les terribles All Blacks. À l’issue de ce quart de finale entré dans la légende – le XV de France s’imposera contre toute attente 20 à 18 -, le troisième-ligne est crédité de trente-huit plaquages. Une performance majuscule. Un record mondial. Rehaussé, pour faire bonne mesure, d’un essai tout en fureur de vaincre. Lui, d’habitude si modeste, en rigole de gêne. Puis chuchote, de sa voix douce : «J’aime bien. Ça fait Star Wars…» Ça pose surtout son homme. Le voilà à jamais dans le costume du superhéros sans peur et sans reproche. Du chasseur craint. Qui espère ajouter à son tableau de chasse les champions du monde sud-africains, de passage vendredi soir à Toulouse.

En un match, l’enfant de Côte d’Ivoire est entré au panthéon des joueurs français. Aux côtés de Jean-Pierre Rives pour le sang. De Serge Blanco pour le symbole. La consécration tardive d’un talent trop longtemps négligé. Un an plus tôt, il était du naufrage à Lyon face à ces mêmes All Blacks. Une déroute 47 à 3 et un déluge de critiques qui s’abat sur le novice. Une blessure intime. Une rancune tenace. «Être jugé sur un seul match, ça me rendait fou ! Mais je n’ai rien oublié», glisse-t-il quand les louanges se font outrancières. Un regard noir, intimidant, souligne le propos. Thierry Dusautoir ne supporte pas l’injustice. Né le 18 novembre 1981 à Abidjan, le capitaine du XV de France en connaît le poids. La morsure. Dans la vie, rien ne lui a été offert. Tout ce qu’il est, il l’a arraché à force de sacrifices. Il a aussi appris à serrer les dents, très jeune, quand il subissait, pour sa couleur de peau, les quolibets de ses camarades de récréation.

Pas facile pour un gamin de 10 ans de passer de la plantation de cacao et de café de ses grands-parents paternels – des Blancs installés à Divo depuis 1948 – à la vie austère de Périgueux, préfecture de la Dordogne. La France profonde où tout se délite. «D’un coup, j’ai quitté l’enfance.» Ses parents, Kekane et Bertrand, professeur de physique-chimie cassé par le mépris de ses nouveaux élèves – et aujourd’hui encore malade d’une dépression sans fin -, divorcent bientôt. Pour que sa sœur et lui ne manquent de rien, sa mère se remet aux études. Un deug de droit, puis un diplôme d’aide-soignante. Et des ménages en plus pour améliorer l’ordinaire. Parfois, quand les temps sont trop durs, elle récupère de la nourriture auprès du Secours populaire. «J’étais trop fier, alors je n’y touchais pas. Elle avait mis sa fierté de côté et je lui renvoyais la situation en pleine figure…» Le remords rougit les yeux. «J’ai quitté tôt la maison pour ne plus être un fardeau.» Direction l’internat. Lycéen appliqué, avec le judo pour exutoire. Mais, à force de lui vanter les charmes du rugby, ses amis finissent par le convaincre. En cachette – ce sport brutal fait peur à sa mère qui attendra huit ans (!) avant d’oser assister à un match de son fils -, il enfile ses premiers crampons. Il a 16 ans et sa progression sera fulgurante. Quatre saisons plus tard, Thierry Dusautoir dispute, sous le maillot de Bègles-Bordeaux, son premier match pro. Mais hors de question de négliger les études pour le ballon ovale. Au contraire. Les résultats scolaires doivent être excellents. Sous peine d’être privé de mêlée…

À la pointe du combat

Ses moments de détente, l’adolescent les passe dans la librairie de sa tante. Amoureux des bandes dessinées. En particulier de Buck Danny, qui lui rappelle les récits de Jean, son grand-père. Aviateur pendant la Seconde Guerre mondiale, il l’emmène parfois avec lui dans les airs. Alors «Titi» se rêve à son tour pilote. Le bac à 17 ans, puis maths sup. Il découvre alors la peur du vide. Pas de maths spé. À la place, il entre à l’École nationale supérieure de chimie et physique de Bordeaux. Place aux journées à rallonges. Le rugby, de plus en plus haut puisqu’il a été recruté par Biarritz, grosse cylindrée du championnat de France ; et les études. «Debout à 6 heures du matin pour mon stage en entreprise. Puis deux entraînements et, le soir, révision des cours.» La délivrance intervient en 2005 quand il décroche son diplôme. Ingénieur en chimie des matériaux. Une fierté plus grande que son premier titre de champion de France glané la même année (deux autres suivront, en 2006 puis 2008, cette fois avec le Stade Toulousain).

Alors, il faut le croire quand il affirme : «Le rugby ne constitue pas ma vie. Je me suis construit grâce au rugby, pas pour le rugby.» Un sport dur et exigeant, où son courage excelle. Un sport qu’il apprécie aussi pour son respect des différences. «Je m’y suis affranchi de ma couleur. La beauté du rugby, et du sport en général, c’est qu’il se fonde sur le seul mérite. La diversité y est mieux acceptée que dans la vie sociale ou dans l’entreprise. Le sport est plus juste.» On y revient. «Ma réussite sportive fait que je suis médiatisé. Ça m’ouvre des portes. Mais d’autres n’ont pas ma chance…» En plein débat sur l’identité nationale, Thierry Dusautoir, vingt-cinq sélections sous le maillot bleu, affiche une position claire. «Quand j’entends : «Vous les Blacks», j’ai envie de me battre contre cela. Je suis français et ivoirien. Pas l’un ou l’autre. C’est naturel. Et enrichissant.» Mais que tous les grincheux se rassurent. S’il se sent à cheval sur deux continents, chaque Marseillaise lui «donne des frissons».«Je chante l’hymne. Je n’ai jamais pleuré mais, parfois, je n’en étais pas loin. Enfant, j’en rêvais déjà. Je m’imaginais judoka sur le podium des Jeux olympiques…»

Les hasards de la vie ont récompensé sa ténacité. Le Toulousain ne devait pas disputer la Coupe du monde 2007. Un forfait de dernière minute le propulsera parmi les trente sélectionnés. Avant que son engagement ne convainque Bernard Laporte d’en faire un titulaire. Depuis, il enchaîne les performances de choix en équipe de France. Exemplaire. Au point de pousser les sélectionneurs à un geste rare : destituer le capitaine, Lionel Nallet, pour promouvoir son premier lieutenant. Le deuxième-ligne du Racing n’a pas démérité, mais Thierry Dusautoir incarne à la perfection les valeurs chères à Marc Lièvremont, l’entraîneur en chef, qui fut lui aussi un troisième-ligne de devoir. Toujours à la pointe du combat. Toujours prêt à mettre la tête où les autres n’oseraient même pas glisser les mains.

À presque 28 ans, le voilà donc capitaine des Bleus. Récompense méritée. Qui ne changera rien à ses habitudes. Avant chaque match, le flanker accomplira son rituel. S’isoler dans les douches des vestiaires, le front collé sur la faïence froide, pour préparer ses combats. «Je pense à la bataille à venir, aux duels. Je me prépare à avoir la tête qui tourne, le cœur qui bat à 2 000 à l’heure.» À avoir mal mais à se relever. Encore et encore. À plaquer comme si sa vie en dépendait. Un dernier murmure. «J’espère être digne de l’honneur qui m’est fait.» D’Abidjan à Auckland, personne n’en doute.