Blancs et victimes du racisme par procuration (via Le Monde)


Ils sont blancs, ont adopté un enfant africain, vivent en couple avec des Noirs, des Arabes, des Asiatiques. Les discriminations, le racisme, ils en avaient une vague idée. C’était avant. Depuis, ils ont fait la connaissance avec la France des préjugés. Témoignages recueillis par l’excellent Mustapha Kessous du Monde.


UN JOUR, BENJAMIN Peyrot des Gachons croise sa gardienne dans le hall de son immeuble parisien, elle lui lance: « Faudrait dire à votre femme de ménage d’arrêter de secouer les sets de table par la fenêtre.» Il rétorque: « Vous parlez de Kama, ma femme?» Benjamin travaille pour une ONG. Depuis qu’il fréquente Kama, d’origine malienne, il a « une perception directe» des préjugés. Sa femme et lui ont été diplômés au même moment: DESS développement et coopération internationale: obtenu à Paris-I en 2004. Lui, a mis deux mois et demi pour trouver une place dans l’humanitaire. Au bout de deux ans et demi, elle n’avait toujours rien. Elle a su se réorienter dans la finance, qui «recrutait des bacs +5 ».
Julien de Weck, journaliste suisse, trentenaire au physique de surfeur, a choisi de faire sa vie à Genève avec une Française, Lydia. Son problème? Aucun. « Elle est belle, sourit-il. Ah oui, j’oubliais. Elle est noire.» Au début de leur relation, des proches lui ont posé de drôles de questions:  « Ça n’a pas posé de problème à tes parents?» « C’est marrant, elle n’a pas d’accent quand elle parle français? » « Ça doit être de la folie au lit? »Et quand on veut savoir quel métier elle exerce – psychologue -, on lui répond: « Ah bon?» « Ils s’attendaient peut-être à ce que je leur dise coiffeuse comme toutes les Zaïroises », ironise-t-il.
Selon une étude de 2010 de l’Institut national d’études démographiques (INED), intitulée «Trajectoires et origines», 61 % des immigrés et 61 % de leurs descendants déclarent avoir vécu une situation de racisme ou s’y sentent exposés. Dans le reste de la population, l’expérience du racisme est plus rare (16 %), note le rapport. Parmi ces derniers, 20% vivent en couple mixte (un Français marié à un étranger) et affirment avoir subi cette difficulté. « Ces proportions montrent que l’hostilité    qu ‘ils    subissent    n’est    pas    marginale mais touche au contraire un nombre important de personnes », commente l’INED.

« Dans la rue, quand je suis avec mes trois enfants, on me demande si je les ai adoptés ou si je les garde, s’indigne Kristel, c’est horrible.»

«L’hostilité»? Kristel Favre-Rocher en sait quelque chose. « Depuis huit ans, je ne fais plus partie de la France, je ne me sens même plus française », souffle cette trentenaire, employée de bureau dans la campagne de l’Ain. Depuis qu’elle partage son quotidien avec Makam Traoré, elle a « l’impression d’être noire comme Makam ». Janvier2009, Makam, 34ans, s’était fait traiter de « sale singe» lors d’un banal match de foot de deuxième division départementale. Il ne l’avait pas supporté au point d’acheter un gorille en peluche et de se balader avec dans la rue. Il avait porté plainte et fait condamner son agresseur pour injure à caractère raciste. Et Kristel? Je ne savais pas m y prendre. « On ne m’a jamais    traitée    de « sale    Blanche » » ,    raconte-t-elle, presque gênée.
« Dans la rue, quand je suis avec mes trois enfants, on me demande si je les ai adoptés ou si je les garde, s’indigne Kristel, c’est horrible.» Depuis, Kristel fait des démarches pour obtenir la nationalité malienne, celle de son mari (qui est aussi français). Elle n’y est, pourtant, jamais allée, mais rêve d’emmener toute sa famille là-bas, dans un pays où, espère-t-elle, « les choses seront moins violentes, où nous pourrions avoir une vie apai- sée, loin du discours actuel du gouvernement». Les débats à répétition sur l’identité nationale, sur l’islam, la multiplication des attaques sur les immigrés par Brice Hortefeux puis par son successeur au ministère de l’Intérieur, Claude Guéant, ont, pour la Commission nationale consultative    des    droits    de    l’homme (CNDH), conduit à « une augmentation de /’intolérance ». Dans son rapport sur les «Perceptions du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie en 2010», la CNDH    évoque    un    « rejet    croissant    des étrangers, perçus de plus en plus comme des parasites, voire comme une menace ». « Les discours politiques délégitiment tout ce qui est étranger, analyse Joëlle Bordet, psychosociologue, spécialiste des préjugés. Le couple mixte devient une prise de risque alors qu’il y a une époque, l’autre représentait une richesse.»
Et pourtant, selon l’Insee, sur les 258739 mariages célébrés en France, en 2008, 32889 ont uni un(e) Français(e) et un(e) étranger(e), soit près de 13 % des mariages. C’est deux fois plus qu’en 1958. C’est bon signe, assure Lilian Thuram, mais c’est tout le paradoxe de notre pays. « D’un côté ily a du racisme, de l’autre il y a beaucoup de couples mixtes, beaucoup plus qu ‘en Italie ou en Espagne. »
Lucia Faure, 31ans, ne sait pas ce que veut dire le mot racisme. Elle ne l’a jamais côtoyé, pas même depuis qu’elle vit avec Angelot, son compagnon d’origine ivoirienne. « Dans la rue, on ne nous regarde pas avec un mauvais œil, affirme cette secrétaire lyonnaise. On n’arrête pas de nous dire que nous formons un beau couple. » Ensemble, ils ont eu un enfant, Melvin. « Et je préfère qu’il soit métis que blanc »,    souligne-t-elle,    car,    pour    Lucia, l’avenir de la France passe «par le mélange ». Angelot Gbocho tempère son optimisme: « Je ne suis pas spécialement serein », avoue-t-il: il craint que son fils affronte une forme de racisme contre les métis.
Marie-Lucille Mestrallet, grande blonde aux yeux bleus, préfère, elle, ne pas remarquer le vigile suivre son compagnon dès qu’ils rentrent dans lm magasin de la région parisienne. «Non, je ne veux pas voir ça . Alors, je lui dis qu ‘il est parano. » Son « déni » est un moyen de se préserver. Marie-Lucille, 34ans, publicitaire, est issue d’une famille bourgeoise. Pour elle, la question du racisme relevait de la science-fiction. Mais aujourd’hui, quand Frédéric Mandé, 37ans, originaire de la Guyane, lui parle de l’esclavage, elle se sent    «concernée».    Ils    vont    avoir    un enfant. «Je ne sais pas. Il va être métis. Mais vais-je m’identifier à lui? Va-t-il s’identifier à moi? », s’interroge-t-elle. Frédéric espère une chose: avoir une fille. « Elle souffrira moins, croit savoir cet informaticien. Et le futur enfant sera un Mestrallet et pas un Mandé car c’est un nom d’esclave, assène-t-iL Je ne veux pas lui transmettre un lourd héritage ».

L’arrivée d’un enfant peut être vécue comme une appréhension chez certains couples: comment expliquer le rejet quand on n’a pas été soi-même exclu?

« On explique aux futurs parents, que petit, l’enfant est mignon, mais que quand il va grandir, ils vont devoir faireface à des problèmes», explique Béatrice Biondi, directrice de l’Agence française de l’adoption (AFA). Par exemple, « le gouvernement du Mali demande que le couple adoptifait un lien avec le pays d’origine de l’enfant, que l’Afrique leur parle aafin que les parents soient mieux armés, ajoute Mme Biondi. Les Africains savent très bien que les enfants vont connaître le racisme en France ».
Des associations qui accompagnent les parents lors d’une adoption – environ 4 000 par an- ne se privent pas « d’enquêter sur la famille, sur les amis, sur le quartier, pour savoir si l’enfant ne risque pas de souffrir de discrimination», souligne le directeur de La Cause, Alain Deheuvels. « Et ceux qui n’ont pas laforce nécessaire pour affronter le racisme, confie Béatrice Biondi, veulent adopter en Europe.»
Il y a seize ans, Martine Morange, 58 ans, a ramené Marcel et Solange, des jumeaux congolais, à Villejuif (Val-de-Marne). Pas trop de problème. De temps en temps, Martine a dû intervenir dans leur classe pour expliquer pourquoi « leurs copains noirs avaient des parents blancs», sourit- elle. Rien de méchant. Avec son mari, Raymond Chauveau -le cégétiste défenseur attitré des travailleurs sans papiers lors des grèves de 2008 -, ils leur ont expliqué ce qu’était le racisme. « Nous voulions qu’ils se sententforts et bien armés pour affronter un jour des situations difficiles », raconte Martine Morange.
Solange, 19 ans, étudiante, dit n’avoir aucun problème. Marcel, plus fragile, a, selon sa mère, trop tendance à s’enfermer dans la peau d’une victime. Martine lui parle beaucoup, tente de lui démontrer qu’un regard de travers, qu’un comportement condescendant, ne veut pas forcément dire que c’est du racisme. « Je pense que nous allons dans le bon sens, lance-t-elle.A mon époque, en 1970, il n’y avait qu’une Arabe à mon école. Aujourd’h ui, j’ai vu la différence à la sortie des classes. La France a changé. »

Une réflexion au sujet de « Blancs et victimes du racisme par procuration (via Le Monde) »

  1. Bonjour,

    Je suis un homme métisse mais de peau blanche (franco-kurde). Ma femme est Martiniquaise par son père et sénégalaise par sa mère. Nous sommes donc un couple mixte a une exception près: c’est que le blanc dans le couple c’est moi. Et croyez-moi que vos petites réflexions que vous subissez ne sont rien comparer à ce que je vis. Depuis 6 ans maintenant, quand nous marchons dans la rue ensemble nous subissons des regards de travers de la part d’hommes noirs. Pire encore, nous nous faisons parfois même agresser dans la rue!!! Le problème c’est que notre cas n’est pas considéré et représenté dans la société. Nous montrons toujours en exemple d’un couple mixte, une homme noir avec une femme blanche mais jamais l’inverse.

    Merci la prochaine fois de penser à nous cher rédacteur de l’article.

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