Ma douleur m’intrigue (hommage à DJ Mehdi#3)


« DJ MEHDI EST MORT ». J’ai scratché ces quelques mots dans ma tête tout l’après-midi du 13 septembre. Putain d’après-midi. Et tout est remonté à la surface. D’un coup sont revenus une foule de souvenirs, de beats, de sons, de soirées où DJ Mehdi mixait. Étonnamment, j’avais l’impression d’avoir perdu un proche.

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Pourquoi une telle émotion à la mort de DJ Mehdi ? Dans la culture hip-hop, certains morceaux cristallisent une atmosphère générale, dépassent leur portée initiale pour devenir des hymnes repris par une génération. Ces sons deviennent l’époque. « Tontons du Bled », « Princes de la Ville » du 113, « Hardcore » d’Ideal J (pour lequel Mehdi était coordinateur musical et non producteur) ont chacun à leur façon atteint ce stade ultime de la culture populaire urbaine en saisissant les traits principaux de leur temps.

Adolescent, j’étais « bousillé » au rap, veillais la nuit pour écouter les émissions de hip-hop sur Libertaire, FPP, ou Générations avant d’aller écumer les bacs de la Fnac ou des disquaires de Chatelet. Biberonnés au Ministère Amer, à NTM, IAM, nous avions déjà une solide culture hip-hop en 93-94. Les premiers gifles musicales assénées par Lunatic, X-Men et la Cliqua en 95-97 augmentèrent encore les exigences du Rap Game.

Dans cette époque bénie, 1998 fut épique. Il y eut d’abord l’explosion du 113 avec l’EP « Ni Barreaux, ni barrières, ni frontières » et leur single « Truc de fou », puis l’Opéra Puccino d’Oxmo, avant que le Dieu du hip-hop nous livre comme autant de présents : Quelques gouttes suffisent d’Arsenik, le Busta Flex éponyme, les tapes de Doncha et le Détournement de Fabe. A l’automne, le Combat Continue d’Ideal J fut l’apothéose de cette année faste. Mes pas semblaient suivre les rimes de Kery James : échappées d’une voiture vrombissante, fredonnées dans les bus de nuit, boostées à fond dans les baffles d’une sandwicherie de grecs, rappées rageusement au coin des rues ou même sur les bancs de la fac. Le MC d’Orly ajoutait à ses textes puissants une force d’interprétation hors-norme. S’il avait décidé de mettre nos glandes lacrymales à contribution, l’auditeur ne pouvait que sortir les mouchoirs.

Artisan discret de ces succès, Mehdi n’en était pas moins l’autre pièce maitresse du groupe Ideal J.  Tous s’extasiaient à l’époque sur le talent – exceptionnel – de lyriciste de Kery, mais peu soulignaient la cohérence et la force musicale de l’ensemble. Mehdi, producteur de l’essentiel des tracks et coordinateur de l’album, avait conçu une cathédrale sonore avec le « Combat Continue ». De la première à la dernière track, chaque morceau semblait s’emboiter logiquement dans une atmosphère rageuse et mélancolique. Même l’Amour et Hardcore, composés respectivement par Chimiste et Delta, semblaient avoir été conçues dans le même esprit.

Ideal J – Original MC’s sur une mission

C’est donc en « saignant » le Combat Continue que j’ai compris l’importance de Mehdi. Puis tout naturellement, je me suis penché sur le premier album d’Ideal J « Original MC’s sur une mission », dont je ne connaissais alors que le « Ghetto Français » et son sample inaugural de Mobb Deep traduit (« Tu marches la tête baissée/Avec la peur de regarder le quartier/ Le Ghetto français »). L’écoute des EP des « Liens sacrés » ou « Ni barreaux, ni barrières, ni frontières » ne firent que renforcer mes convictions : les prods de Mehdi étaient synonymes de plaisir musical systématique et d’intégrité hip-hop.

L’album des Princes de la Ville du 113 en 1999 réconcilia les puristes du hip-hop et le grand public. Les trois lascars de Vitry réussirent à vendre 500 000 albums sur des prods d’un Mehdi toujours aussi innovant : beats ultra-rapides inédits dans le hip-hop français, boucle de Kraftwerk sur « Ouais Gros » et samples orientaux sur Tontons du Bled.

A la consécration dans les charts succèda un triomphe sur la scène des Victoires de la musique qui scellèrent la reconnaissance du producteur principal de la Mafia K1fry par ses pairs. Le pari exigeant et innovateur du DJ de Gennevilliers avait été remporté haut la main. Par la suite, Mehdi continua à explorer de nouveaux territoires en s’aventurant plus encore dans l’électro avec son EP puis un LP édités sur son label Espionnage Records.

Il livrait des sets incandescents,
généreux, en fusion avec son public

J’adorais le hip-hop mélancolique, rageur, incarné en France par Kery James et Nas aux USA. Les ambiances correspondantes n’étaient malheureusement pas les plus glamour. Les regards de travers et les ambiances paro dans les soirées hip-hop étaient devenus une fatalité pour moi jusqu’au jour où je vis Mehdi mixer en 1999. Derrière les platines du Batofar, le producteur de la Mafia K1fry se métamorphosa. Discret dans la vie, le natif de Gennevilliers livrait des sets incandescents, généreux, en fusion avec la salle. Son mix hip-hop US ressuscita les légendes de la côte Est (Premier, EPMD, Rakim, Group Home, Nas) tout en  jouant des prods mainstream comme celles de Docteur Dre. Mehdi maintint un plaisir et une tension intenses dans une salle survoltée et débordante de bonheur. Ce fut la première soirée hip-hop où je voyais avec plaisir plus de gazelles que de lascars. Euphorique à quatre heures du matin, j’eus la vague impression d’assister à un tournage de clip ricain. Un pur kif.

Rebelote deux ans plus tard aux 9 Billards. Il y avait toute la bande de Kourtrajmé, les maitres du cool à l’époque. Adossé à la voiture dans la rue Saint-Maur, Mouloud Achour flottait dans une chemise trop large d’une teinte flashy, les cheveux en pétard et un petit sourire narquois aux lèvres. Ses potos Chapiron et Gavras s’amusaient également dans le même registre savamment étudié de la frime décontractée. Je me moquais de ces « fils de » car je croyais dur comme fer que mon poto Adnane (PassPassLaCam) avait devant lui une autoroute vers le succès. Puis, quelques années plus tard, je dus reconnaitre qu’ils étaient forts. PassPassLaCam fit un chemin honorable; Kourtrajmé avait tout niqué.

Retour à la soirée. Ordinaire jusqu’alors, elle s’enflamma lorsque DJ Mehdi débarqua avec quelques blondes d’1m75 que j’imaginais tout droit sorties du défilé Elite. « Boombastic, quelle entrée ! », pensais-je à l’époque en enviant sa dégaine de beau gosse. Aux platines, DJ Mehdi s’évada du hip-hop US pour aller fureter du côté de la pop anglaise, jonglant entre les Beatles et Notorious BIG. Le dancefloor d’abord clairsemé se remplit vite. Quelques têtes connues de Canal+ s’encanaillaient également avec nous. Mehdi était devenu glamour.

Il y eut encore d’autres soirées. Au Batofar en 2003, puis à la péniche Concorde Atlantique en 2005 ou 2006 et enfin au Point Ephémère en 2010 – où je ne vis que les grilles, tant la foule était compacte devant les portes. Une foule de minets blondinets trépignait avec impatience devant des videurs noirs bodybuildés pour pouvoir se trémousser sur le mix de la nouvelle coqueluche du Tout-Paris branché. Impossible de rentrer sans attendre 90 minutes. Avec Slimane et Adnane, on n’avait pas mesuré l’affluence due à la nouvelle popularité de Mehdi. On dût effectuer un repli stratégique dans un grec-frites de Stalingrad. C’était un peu la lose, je l’avoue.

En parcourant des interviews après sa mort, je lus avec plaisir que Mehdi considérait qu’« il était toujours resté hip-hop toute sa vie » y compris dans les temples de l’électro, où il aimait mixer subversivement du rap. Heureusement, car pour pour moi Dj Mehdi incarnait le hip-hop. Ce hip-hop que j’aime : novateur, généreux, intègre, revendicatif ou joyeux mais jamais figé. « Ce hip-hop qui ne se porte pas dans les fringues, ni dans les jeans/ Tu en connais l’origine. » 

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