Cuba : les barrières raciales pour les Métis et les Noirs restent un sujet tabou


La révolution cubaine était censée avoir aboli les frontières raciales pour les Métis et les Noirs. La réalité est pourtant encore cruelle à ce sujet.

 VIKTOR FOWLER

« JE RESSENS encore le choc en pleine poitrine. Ce qui stagne dans mes yeux, ce sont des larmes de fierté et de profond soulagement. J’entends Barack Obama. […] Je regarde ma peau, je regarde celle de mes enfants, je pleure et je souris », écrivait le poète et essayiste cubain Víctor Fowler quelques jours après le triomphe d’Obama. Ces mots résument le sentiment d’une bonne partie de la population noire et métisse de Cuba. Car si l’élection d’Obama marque un tournant pour la cause antiraciste dans le monde, c’est particulièrement vrai sur la grande île. « Rien ne va changer, c’est juste un symbole », estime Ana, une cadre noire qui assure que certains de ses amis se sont vu refuser des postes à responsabilité dans le secteur touristique à cause de la couleur de leur peau. « Bien entendu, sans que personne ne le reconnaisse. »

Des accusations qui ne sont pas très difficiles à étayer. Les statistiques officielles confirment que parmi les cadres dirigeants et le personnel technique du tourisme, la proportion de Noirs et de métis ne dépasse pas 5 %. Même constat dans d’autres secteurs émergents de l’économie, où il existe de meilleures possibilités de gagner des dollars, mais qui comptent peu de dirigeants à la peau noire. En 2006, les chercheurs Rodrigo Espina et Pablo Rodríguez Ruiz, du Centre d’anthropologie, ont publié dans la revue Temas l’un des rares travaux scientifiques reconnus sur le racisme à Cuba. Ils y présentaient des chiffres révélateurs. Dans le tourisme, les Noirs occupent principalement des postes où ils n’ont pas de contact direct avec le touriste, à l’intérieur des bâtiments, et perçoivent 1,6 fois moins de pourboires que les Blancs. Par ailleurs, les Noirs et les métis occupent les logements les plus délabrés et travaillent le plus souvent comme ouvriers.

Le recensement sous-estime
la place des Métis et des Noirs 

Selon le dernier recensement, réalisé en 2002, sur les 11,2 millions de Cubains, 65 % sont blancs, 10 % sont noirs et 25 % métis. De nombreux chercheurs doutent de la fiabilité de ces chiffres – obtenus par une simple déclaration des personnes interrogées – et estiment que la proportion réelle de Cubains noirs et métis est bien plus élevée. Ils l’évaluent à 50 % de la population. « Ici presque tous sont des sang-mêlé, mais ceux qui ont juste un peu de sang noir se déclarent blancs », assure l’anthropologue Natalia Bolívar. Au Parlement cubain, près de 65 % des députés sont blancs, 19 % sont noirs et 16 % métis. Parmi les 31 membres du Conseil d’Etat, la plus haute instance de l’exécutif cubain, 11 sont noirs ou métis, tandis qu’au bureau politique du Parti communiste la proportion est de 5 pour 24. N’oublions pas que Cuba a été la dernière colonie à avoir aboli l’esclavage, en 1886. Si un Noir réussit dans son travail ou s’il est élégant, les Cubains disent sur le ton de la plaisanterie : « On dirait un Blanc. » Et les métiers que la société semble réserver aux Noirs et aux mulâtres sont ceux de musicien, de sportif et de policier. A la télévision, il n’y a presque pas de présentateurs noirs, et les rôles joués par les acteurs noirs ou mulâtres dans les séries télévisées ne sont presque jamais ceux de protagonistes.

« La présence limitée de cadres dirigeants, noirs surtout et métis, dans l’administration et les entreprises, notamment dans le secteur du tourisme, est préoccupante », assure Esteban Morales, chercheur au Centre d’études des Etats-Unis (CESEU), qui a publié cette année un livre intitulé Défis de la problématique raciale à Cuba. Selon lui, la crise économique des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique, a porté un coup terrible aux plus défavorisés, surtout les Noirs, et relancé la discrimination. Ceux qui croyaient le problème du racisme résolu à Cuba étaient idéalistes. Esteban Morales et d’autres chercheurs, comme Fernando Martínez Heredia, font valoir que pendant trop longtemps le régime a éludé la question, estimant que les blessures raciales pourraient affaiblir ou diviser la révolution.

Aujourd’hui, il est temps que le problème du racisme soit débattu publiquement, sans faux-fuyants, compte tenu de sa gravité. Le Parti communiste a créé au début de l’année une commission, présidée par Fernando Martínez Heredia, qui doit préserver la mémoire historique de ceux qui ont toujours été des laissés-pour-compte. Mais il reste encore bien du chemin à parcourir.

Mauricio Vicent (El Pais, 2009)

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