Zadie Smith à propos du 11 septembre : « La pauvreté et le privilège l’emportent sur le religieux et le fossé culturel »


Zadie Smith, l’auteur de Sourire de Loup, nous livre une vision iconoclaste et percutante des effets du 11 septembre sur les Métis, les Musulmans et la société multiculturelle. Ce choc brutal et primaire voudrait nous réduire à nos caractéristiques identitaires et religieuses, ce qui n’est pas en aucun cas une fatalité. Passionnant. (Interview publiée en anglais dans le New-Yorker le 10 septembre 2011 et traduite par notre équipe)
Zadie Smith

 » SOUDAIN, CONVOQUÉS pour assister à quelque chose de grand et horrible, nous nous battons pour ne pas le réduire à notre propre petitesse », écrivait John Updike dix ans auparavant dans ces pages. Il a regardé la chute des tours avec « la fausse intimité de la télévision », d’un appartement du dixième étage de Brooklyn Heights. Au Nord-ouest de Londres, nous étions certainement très petites et éloignées, mais nous avons malgré tout ressenti cette fausse intimité. Nous formons une communauté mixte, dont de nombreux musulmans, du Bangladesh, du Pakistan, l’Inde, des Emirats Arabes Unis et de l’Afrique. J’ai grandi avec des filles qui portaient le foulard, un fait guère plus étonnant à l’époque que la kippa des garçons juifs ou le couvre-chef des hindous. Le monde a changé. Qu’est ce qui a permis cela? Sans doute, certaines de nos disparités de classe avaient été partiellement masquées. Unis dans les mêmes écoles primaires, nous n’étions ni hypnotisés ni effrayés par nos différences. Plus tard, ce sentiment d’égalité est devenu difficile à maintenir. Adolescents, nous étions préoccupés par le statut et la justice-ils remarquent la différence. Pourquoi certains ont tellement tandis que d’autres n’ont rien? Supériorité naturelle? Travail acharné ? Chance historique ? Ou exploitation? Pour certains, les idées politiques de base de l’adolescence se sont accompagnées d’un déchirement supplémentaire : votre peuple là blessait votre peuple là-bas; votre foyer attaquait votre maison. Puis vint le cataclysme. La fin du monde pour près de trois mille personnes innocentes. Le début d’une autre sorte de monde pour le reste d’entre nous. De l’épicentre, à Manhattan, l’onde de choc se propagea à travers l’Europe ondulée. Dans le Nord-ouest de Londres, un petit changement, mais significatif : le stéréotype du jeune musulman a été transformé. De l’enfant calme, lisse et studieux du fond de la classe formaté pour intégrer une école d’ingénieurs à l’ennemi public n ° 1.

Dans les dix années qui ont suivi, des communautés comme la mienne sont devenues le centre du débat. En 2005, le ministre du cabinet fantôme David Davis a appelé à la fin de la société multiculturelle qui permet à « des personnes de cultures différentes de s’installer sans jamais viser l’intégration dans la société ». Pour le leader du British National Party Nick Griffin, le problème n’était pas la ségrégation, mais le mélange : « Le monde entier est confronté à un gros problème avec les gens, tant de personnes différentes de différents groupes ethniques se mélangent que nous perdons toutes nos spécifictés culturelles et identitaires, c’est un vrai problème. »  On nous a demandés de nous unir, mais l’Etat continuait de financer les écoles confessionnelles. On nous a demandé de nous séparer, mais aux  élections générales de 2010 (malgré une augmentation significative de leur nombre de voix), le BNP a été incapable d’obtenir un seul député au Parlement. Lorsque la réplique du drame est arrivée chez nous, on a mis de nouveau l’accent de manière incessante sur les «échecs du multiculturalisme».  Et, ce même si un fort sentiment d’identité nationale n’empêche pas tuer des gens de votre nation et si la cible des bombes humaines britanniques n’était pas à chercher dans les affaires intérieures, mais plutôt du côté de la politique étrangère. Un foulard est devenu un symbole de rebellion, de subversion. Doté de ce surcroît de pouvoir, le hijab a franchi de nouveaux sommets de popularité, autant comme symbole de la solidarité culturelle que comme pratique religieuse. Si quelques personnes ont collés des  affiches « Zone contrôlée par la charia » autour de Newham, ce sont tous les musulmans qui ont dû subir les conséquences du 11 septembre, version locale de la guerre asymétrique. Il ya deux mois, lorsqu’un inconnu a massacré des adolescents sur une île norvégienne, les commentaires ont tourné autour de la question centrale : fondamentalistes musulmans ou maniaque isolé?

L’homogénéité raciale et culturelle
n’est pas une garantie de paix 

 » Nous sommes des monstres, je le crains. Quels monstres sommes nous !  » C ‘est un vers d’un poème récent de Frédéric Seidel,« En ville », sur la fête d’Indépendance américaine du 4 juillet,  la tristesse de feux d’artifice sur l’Hudson (« le linceul flottant ») et la brutalité occasionnelle de manger des œufs d’alose (« Quelle joie de manger ce qui n’est pas né »). Cela me rappelle cette décennie hideuse qui a débuté en ville et nous tous monstrueux, moi autant que quiconque. J’ai été pour la guerre, au premier abord. Plus tard, j’ai été heureux quand le président Obama a promis d’engager plus de troupes en Afghanistan, non pas parce que j’ai pensé qu’il mettrait fin à cette guerre, mais parce que j’espérais qu’il allait gagner l’élection. Je me suis assis à des dîners et j’ai envié ceux qui n’avaient pas soutenu la guerre, comme si le fait que les intellectuels de salon aient ou non soutenu la guerre était le sujet.  Pendant quelques heures face à Google, j’ai pensé que Sarah Palin n’était pas la mère de Trig (rumeur qui a fait florès aux USA, ndlr). Le pouvoir croissant d’Internet va de pair avec le tribalisme.  Vous pouvez passer une décennie online sans jamais rencontrer «l’autre».

Cependant, nous pouvions tous convenir d’une chose : tout avait changé. Vraiment ? Les auteurs du 11 septembre voulaient un monde dans lequel les convictions religieuses l’emportent sur toute autre considération. Mais dans le monde réel, nos préoccupations sont nécessairement diverses : nous devons aller à l’école, trouver du travail, éduquer nos enfants, s’occuper de nos parents. Et, à propos de ces sujets, nous ne pouvons pas nous éviter éternellement. Bien entendu, les communautés mixtes ne sont pas sans tensions – une communauté sans tension n’existe pas. L’homogénéité raciale et et culturelle de l’Irlande du Nord n’est d’ailleurs pas une garantie de paix. Mais nous avons de nombreuses causes et les priorités communes. La classe sociale était insignifiante pour les terroristes : ils ne voyaient que deux catégories humaines, les croyants et les païens. Ici sur terre, la pauvreté et le privilège l’emportent sur le religieux et le fossé culturel. Regardons d’un peu plus près les images de vidéosurveillance des dernières années à Londres: ensemble, nous nous sommes soulevés pendant les émeutes, et ensemble nous nettoyons les rues.

À Noël dernier, debout dans un immeuble d’appartements à New York, j’ai été frappé par un couloir où les croix et les étoiles de David en papier mâché étaient réunis dans un thème de décoration saisonnière. Voici des «gens du livre» (dont les textes religieux se chevauchent et se divisent aussi profondément entre eux) vivaient paisiblement dans le même espace, trouvaient les religions des autres tour à tour amusantes, irrationnelles, belles, banales. Que s’est-t-il passé ?  Il a fallu des générations, nous avons dû traversé des périodes d’indicible horreur, parfois les gens ont oublié, parfois ils ont pardonné, et ils n’ont fait ces deux choses qu’imparfaitement. Les questions pratiques ont aidé.  La parité économique générale, des actes difficiles de bonne volonté de chaque côté, et un pays démocratique dans lequel l’impossible a en apparence la liberté de se produire. Ce n’est pas certes pas une relation parfaite et il a fallu deux mille ans pour en arriver là. On oublie que ces choses prennent du temps. «Rendons-nous compte que l’arc moral est long mais qu’il tend vers la justice », a dit Martin Luther King, Jr., qui a guidé vers le rapprochement des peuples supposés inconciliables. Nous ne sommes pas tous des monstres.

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