Pionnères du métissage au Sénégal (Walfadjri 22/01/2011)


Éloge du métissage récits de Femmes en noir et blanc par Marie Thérèse Leblanc Panafrika Silex /Nouvelles du sud 2010 160 pages . Récits de vie de femmes blanches épouses d’hommes noirs
Cinq récits de femmes, de pionnières : Charlotte, Danièle, Renée, Marie-Jo et Jacqueline nous confient leur témoignage. Des Françaises qui ont choisi d’aller vivre au Sénégal avec leur mari africain au moment où cette ancienne colonie s’engageait dans la voie de l’indépendance.

EN 1949, Charlotte part avec Amadou, son mari, nommé au Mali. Peu après leur arrivée, le Gouverneur organise un bal. Son mari était l’adjoint du chef de cabinet du Gouverneur et ils s’entendaient extrêmement bien. Elle ne voulait pas aller à ce bal, elle n’avait pas de robe du soir, pas de robe longue. Son mari a prétexté la garde des enfants. Le Gouverneur a dit à son mari : ‘Votre femme viendra au bal et c’est un ordre car je ne veux pas que les Européens pensent que je ne l’ai pas invitée parce qu’elle est mariée avec un noir.’ Elle est allée au marché de Bamako s’acheter du tulle noir avec des points rouges (un tissu qui faisait bien français) et elle s’est cousu une jupe longue avec un bustier. Cela a fait beaucoup d’effet… Comme le révèlent ces cinq interviews, le métissage est l’affirmation d’une maturité pleinement assumée, tout à la fois simple et complexe, douce et amère, bref d’un ‘entre-deux’ qui permet à chacun d’explorer, d’approfondir, mais aussi de ‘dépasser’ sa propre culture, laquelle peut à son tour servir de tremplin à celle de son conjoint. Néanmoins, ainsi qu’on le constate dans l’ouvrage de Marie Thérèse Leblanc, ce concept n’a pu faire l’économie d’un combat. Cette notion de ‘dépassement’ a permis au Président-poète Léopold Sédar Senghor, non seulement de faire harmonieusement coexister les deux concepts qui lui sont chers en dépit de leur apparent antagonisme, la négritude et la francophonie, mais aussi de leur assigner une mission d’épanouissement mutuel.

Dans le contexte actuel de peur de l’étranger, où toute union mixte est suspecte, depuis la loi du 14 novembre 2006 sur le contrôle de la validité des mariages entre Français et étrangers, ces témoignages retrouvent une surprenante actualité. Ils nous invitent à rejeter les replis identitaires meurtriers pour renouer avec une conquête active du métissage qui appartient à tous.

Marie Thérèse Leblanc a partagé l’histoire du Sénégal de 1988 à 2003. Responsable de l’action sociale du Consulat de France durant onze ans, elle a été au cœur des problématiques sociales franco-sénégalaises. Par ailleurs, au sein de l’équipe pluridisciplinaire et multiculturelle des thérapeutes familiaux formés à Kër Xaleyi (Chu de Fann à Dakar), elle a contribué à la mise en place de médiations auprès des familles de migrants et des enfants métis. Puis, à l’initiative des associations Traits d’Union et Admica (Association pour le développement des médiations interculturelles Afrique), elle a participé en 2003 au festival Films Femmes Afrique. Ce livre est aussi issu d’une recherche réalisée en 2004 au sein de l’URMIS, Unité de Recherche sur les Migrations et Relations Interethniques de Paris 7. Ces petites histoires personnelles sont resituées dans le contexte social, politique et culturel de l’époque, à la lumière de la grande histoire.

De par sa situation géographique autant par son histoire, le Sénégal est le pays d’Afrique noire qui a eu les contacts les plus anciens et les plus nombreux avec les Blancs, d’abord avec les Africains du Nord puis avec les Européens. Inaugurés par le commerce transsaharien, ces contacts se sont poursuivis, dès le 11e siècle, avec l’islamisation de l’aristocratie de cette région d’Afrique de l’Ouest, par les marabouts arabes et maures venant d’Afrique du Nord (Maroc et Mauritanie actuellement). Le commerce atlantique prendra la relève du commerce transsaharien. Le premier comptoir fut installé à Saint-Louis, à l’embouchure du fleuve Sénégal, en 1659, et fera de cette ville, avec celle de Gorée, le berceau du métissage, mais aussi bientôt l’une des bases d’appui au commerce triangulaire.

Le rapprochement original entre négociants européens et populations autochtones par le truchement des ‘mariages à la mode du pays’ a sans doute joué un rôle dans le choix du Sénégal comme tête de pont de la conquête coloniale, puis comme capitale de l’A.O.F., Afrique Occidentale Française. Pendant la période coloniale, l’élite intellectuelle et politique sénégalaise (masculine) n’avait pas d’autre possibilité que le départ en métropole pour la poursuite d’études universitaires. Et ces hommes ont souvent fait le choix d’y épouser une Française blanche. On connaît surtout le prestigieux couple présidentiel ‘noir et blanc’ de l’Indépendance, le poète-Président Léopold Sédar Senghor et son épouse Colette Hubert. Mais celui qui succède à Senghor en 1981, le Président Abdou Diouf, a épousé une métisse sénégalo-libanaise. Et quarante ans après l’Indépendance, Abdoulaye Wade, le président de l’alternance, gravit les marches du palais présidentiel avec le soutien de son épouse, la blonde Viviane, ‘Sénégalaise d’ethnie toubab’ comme elle aime à se définir, (en plagiant Senghor).

Ces prestigieux couples en ‘noir et blanc

Ces prestigieux couples en ‘noir et blanc’ sont-ils une exception ? Il ne semble pas car on peut citer bien d’autres intellectuels ou hommes politiques de premier plan de cette génération qui fait le même choix matrimonial : Amar Samb, Ahmat Dansokho, Cheikh Anta Diop, Habib Thiam, Cheikh Abdoul Khadre Sissokho, Valdiodio Ndiaye … parmi les plus connus, et avant eux Blaise Diagne et Birago Diop, au début du siècle dernier.

Cette première génération de couples mixtes semble avoir préparé la voie pour une seconde génération d’hommes intellectuels, partis étudier en Europe dans les années qui ont suivi l’indépendance. Ils sont revenus s’installer au pays à l’issue de leurs études, avec leurs épouses, le plus souvent française, mais parfois belge, russe ou allemande… Parmi la soixantaine de membres fondateurs du Syndicat Autonome de l’Enseignement supérieur, SAES, en 1985, à Dakar, on comptait une dizaine d’universitaires mariés à des Françaises, pour quelques centaines d’enseignants chercheurs africains au Sénégal.

Ce phénomène semble avoir marqué le pas, à la fin des années 80 et plus encore après la dévaluation du franc Cfa en 1994, qui a brutalement aggravé la situation économique de certains couples mixtes. En rendant beaucoup plus difficile le maintien du lien avec le pays d’origine pour le conjoint européen, la dévaluation du franc Cfa a encouragé les plus jeunes à repartir en Europe pour s’y installer en famille. Ce tournant des années 80/90 correspond également au début de la sédentarisation des migrants africains en Europe, à l’accélération et à la diversification du mouvement migratoire sénégalais ainsi que de la fuite des cerveaux, vers l’Europe, le Canada et les USA.

Le concept de mariage mixte est évoqué ici à partir de la définition qu’en donne Jocelyne Streiff-Hénard. Quelque soit la fréquence des intermariages (catégorie statistique), le mariage mixte (catégorie conceptuelle) reste toujours un mariage extraordinaire, parce que socialement construit en opposition aux mariages ordinaires. Il est le contraire même du mariage socialement arrangé. Ce n’est pas la différence en soi, mai la signification sociale de la différence dans un contexte donné qui définit la mixité matrimoniale.

Elle invite donc à réfléchir aux traits pertinents (couleur, ethnie, religion…) de différenciation et de discrimination sociale, et à leur évolution dans une société considérée.

La notion de mariage mixte a été peu étudiée par les sciences sociales françaises qui sont restées longtemps indifférentes aux questions de migration et de relations interethniques. C’est la sociologie américaine qui a développé l’étude de cette notion de mixed marriage ou intermarriage, postulant, depuis Bogardus, qu’il représente le stade ultime dans une échelle de la distance sociale.

Les développements consacrés à la présentation du Sénégal qui connaît une situation coloniale particulière sont passionnants.

La collaboration entre colons et populations africaines était devenue nécessaire. Dans ce cadre, le mariage à la mode du pays est l’expression d’un rapport original hommes blancs-femmes noires. A Saint-Louis, naît une société métisse riche et prospère. Les Métis réclament l’égalité économique et politique dès 1789. L’ordre moral bourgeois et l’église condamnent les mariages à la mode du pays. C’est la fin des Signares qui laissent la place aux ménagères et aux petites épouses.

Avec Blaise Diagne élu député en 1914, s’affirme une bourgeoisie noire.

L’indépendance du Sénégal s’est faite à la suite d’une transition en douceur. Senghor a été le garant d’une décolonisation pacifique. La loi Defferre votée en 1956 a été conçue pour éviter une décolonisation violente. Senghor s’est nettement prononcé pour la Fédération plutôt que l’indépendance. Il est l’homme qui symbolise le métissage culturel.

Analyse des récits de femmes

Marie Thérèse Leblanc nous présente des récits de vie qui sont d’un grand intérêt scientifique.

Charlotte, c’est une histoire d’amour confrontée au racisme colonial (1949-1978). Danielle, c’est le récit de vie d’une enseignante, républicaine et féministe (1959 :1978). Renée, c’est l’histoire d’une femme émancipée au service du Sénégal indépendant (1960-1981). Marie-Jo est un récit de vie qui met en exergue les changements intervenus dans le métissage au Sénégal (1961-2001). Jacqueline est l’histoire d’un mariage honoré par le Sénégal mais rejeté par la France (1970-1985).

Marie Thérèse Leblanc ne s’est pas contentée de présenter chacune de ces cinq histoires dans son intégralité et son originalité. Elle s’est livrée à une analyse serrée de ces récits de femmes sur les relations entre Français et Sénégalais.

Charlotte arrive en 1949 au Mali (alors Soudan français) avec son mari, fonctionnaire de la FOM. Même si elle s’est sentie, tout comme son mari, mal accueilli par les Maliens, elle est confronté avant tout au racisme colonial des Blancs et aux pressions du curé pour faire baptiser ses six enfants. La solde minime de son mari, haut fonctionnaire sénégalais, l’oblige à se mettre au travail. Sa conversation avec Mme Senghor révèle leur incapacité commune à parler wolof et fait dire à Charlotte qu’il y avait encore colonialisme là-dessous.

Danièle, l’enseignante républicaine, arrivée en 1959 avec son mari comme assistante technique, devient proviseur du lycée des jeunes filles après l’Indépendance grâce à sa double nationalité. Elle inaugure aussi, grâce au Président Senghor, le contrat local, ce statut intermédiaire initialement réservé aux enseignantes françaises épouses de Sénégalais. Elle parle du fossé qui existe entre collègues européens au salaire privilégié et les Sénégalais qui entretiennent la famille élargie avec des salaires bien moindres.

Renée, dès 18 ans, va danser à Toulouse avec des étudiants africains et antillais. Elle parie sur cette future élite qui va prendre la relève des Français et se fait émanciper à 20 ans pour découvrir le Sénégal indépendant. Grâce à ses amis africains, elle trouve très vite du travail dans des sociétés françaises puis comme secrétaire du protocole à la Présidence de la République. Elle est remarquée par le Chef-d’Etat Major qui lui présente son chef de cabinet qu’elle épouse en 1964 à Dakar.

Marie-Jo affronte l’opposition radicale de sa famille de gauche pour épouser Laurent, jeune officier catholique et citoyen des quatre communes qui, après la guerre d’Algérie, fait en 1960 le choix de l’armée sénégalaise. Elle constate que ce transfert dans l’armée sénégalaise se fait sans perte de salaire et présente l’avantage de loger le couple dans une jolie villa du centre de Dakar. Elle se sent très à l’aise dans la famille de son mari où elle découvre l’importance des métissages, des mariages interethniques et inter religieux. Mal informée en 1962, elle renonce à prendre la nationalité sénégalaise sous la pression du Consulat de France. Mais en 1974, elle se sent protégée de la sénégalisation des emplois grâce à une circulaire du Ministre du travail qui précise que cette mesure ne s’applique pas aux étrangères épouses de Sénégalais.

Jacqueline obtient sans difficulté, puisque son fiancé est catholique, l’assentiment paternel pour épouser Alain qui étudie en France depuis l’âge de onze ans. Les parents se connaissent puisque le père d’Alain, fonctionnaire français et Député maire de Dakar vient régulièrement en France bénéficiera d’une sorte d’officialisation avec la fête organisée en 1963 dans les salons de l’Assemblée nationale sénégalaise. Directrice d’école, elle ressent une grande injustice de traitement dans le fait que les coopérants français doublent leur salaire, tandis que les épouses de Sénégalais, dont elle fait partie, perdent les 2/3 du salaire perçu en France. Elle dénonce les humiliations du Consulat de France à l’égard des épouses de Sénégalais.

En conclusion, Marie Thérèse Leblanc conteste la remarque faite par la romancière sénégalaise Fatou Diome, en 2003, dans son roman, ‘Le ventre de l’Atlantique ’ : ‘Les femmes de nos présidents successifs sont toutes des Françaises’. Car l’épouse du président Abdou Diouf, de 1981 à 2000, Elisabeth, est une métisse sénégalo-libanaise.

Ce livre est une mine de renseignements sur le vécu des mariés mixtes. Il doit inciter les chercheurs négro-africains à explorer ce terrain presque inconnu des sciences sociales africaines.

Amady Aly DIENG

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